Quand l’horreur devient ordinaire : qu’avons-nous fait de notre conscience ?

De nos jours, en Haïti, nous assistons progressivement à ce que l’on pourrait qualifier de désacralisation de ce qui, autrefois, constituait une part essentielle du charme, de la dignité et des repères de ce peuple. Lorsque ce n’est pas un lieu historique ou touristique qui est vandalisé par des sanguinaires ou par de prétendus chrétiens affirmant œuvrer pour la gloire de Dieu, ce sont des monuments qui en font les frais, le cas de la Citadelle Laferrière en est une illustration. Et lorsque ce ne sont ni les lieux ni les monuments, ce sont désormais les dépouilles mortelles qui subissent cette profanation.
On ne recouvre plus seulement les morts d’un linceul, on les expose désormais à l’objectif des téléphones, transformant parfois leurs derniers instants de dignité en images destinées aux réseaux sociaux. Peu à peu, nombre d’entre nous se sont laissé convertir en « créateurs de contenu », vide de sens et inutile à absolument tout, non pas nécessairement dans le souci d’informer, d’instruire ou de sensibiliser, mais dans celui, plus immédiat, d’être vus. Pour certains, cette quête de visibilité semble être devenue un besoin presque vital, ils ne jurent que par les réseaux sociaux. Et pendant ce temps, collectivement, nous nous éloignons de l’essentiel.
En effet, depuis quelque temps, la mort semble avoir perdu une partie de sa signification sociale et symbolique. Autrefois, lors des funérailles, les larmes étaient vraies. Parents, amis et proches, tous confondus, pleuraient le départ de l’être aimé. Sur les visages se lisait cette peine profonde, mêlée à la nostalgie des moments partagés et au regret de ces jours dont chacun savait qu’ils ne reviendraient plus.
Nul besoin de faire partie du cortège funèbre pour témoigner du respect dû à celui ou celle qui s’en allait. Lors de la procession vers le cimetière, les conversations s’interrompaient, les passants observaient un moment de retenue, camionnettes et motocyclettes ralentissaient au passage du cercueil. Il existait, dans ces gestes apparemment ordinaires, une véritable conscience collective de la dignité de la mort.
Aujourd’hui, la vie semble progressivement perdre de sa valeur et le respect dû à autrui s’érode dangereusement. Mais ce qui inquiète davantage encore, c’est notre extraordinaire capacité à nous accommoder de cette dégradation sans broncher, sans indignation durable, presque sans résistance. Nous banalisons la vie !
Serait-ce parce que nous avons désormais compté trop de cadavres ?
Nos pères, nos mères, nos frères et sœurs, nos enfants, les uns comme les autres assassinés, déchiquetés ou brûlés sous nos yeux. Cette accumulation de violence aurait-elle fini par produire une forme d’accoutumance collective ? Cela expliquerait-il pourquoi la vue de corps sans vie abandonnés sur un trottoir, au bord d’une route ou à un carrefour ne provoque plus en nous le même effroi ?
À force de courir après quelques commentaires et une poignée de likes, dans l’espoir de se sentir populaire ou de se donner le statut d’influenceur, nous finissons par piétiner la mémoire du défunt et, simultanément, la douleur de ceux qui lui survivent. Plus grave encore, il arrive qu’une famille apprenne la mort d’un proche parti travailler un matin et qui ne rentrera jamais, à travers une photographie ou une vidéo publiée sans discernement par quelqu’un davantage préoccupé par le nombre de views que par la dignité humaine.
Rares sont pourtant ceux qui prennent le temps de poser une autre question, tout aussi fondamentale : quelle est la part de responsabilité de l’État dans cette dérive ?
Quel État, me direz-vous ?
Celui-là même qui n’a pas été en mesure d’empêcher la diffusion des clichés de l’ancien président Jovenel Moïse, assassiné à son domicile, un assassinat dont l’enquête, jusqu’à présent, poursuit son cours, comme tant d’autres dossiers dont l’issue semble continuellement repoussée.
Il faut aussi interroger l’apparente insensibilité de l’État face au cri de ce peuple dont il a pourtant la responsabilité. Que dire de cette mère à qui l’on arrache son nourrisson des mains avant de le jeter au feu ? Que dire de ces vieillards assassinés sans raison apparente ? De ces jeunes qui disparaissent jour après jour et dont, parfois, seules les dépouilles sont retrouvées ?
L’État, lui, travaille à rétablir la sécurité. Car, ne l’oublions pas, l’État a des élections merdiques à préparer et une déportation réelle à anticiper. Pour les dépouilles, on verra !
Face à cette dérive, le silence de l’État ne peut continuellement être interprété comme une simple absence de réaction, à force de se prolonger, le silence institutionnel finit par prendre les apparences d’une forme de complicité passive. Pourtant, l’État sait manifester sa sensibilité lorsque les circonstances l’exigent. Soucieux de maintenir une façade diplomatique façonnée par des intérêts purement mercantiles et contre-productifs, il ne manque généralement pas l’occasion de publier un tweet pour témoigner de sa solidarité envers les pays dits amis lorsqu’ils sont frappés par une catastrophe. L’État sait donc comment faire. Il sait trouver les mots, mobiliser les symboles et exprimer sa compassion, tant qu’il ne s’agit pas de son propre peuple.
Et le peuple, qu’exige-t-il de l’État ?
Presque rien.
Comme toujours, il cherche une alternative. Pas d’électricité ? Le peuple achète un groupe électrogène, ceux qui le peuvent se tournent vers l’énergie solaire. Pas de route nationale praticable ? Il improvise un raccourci, emprunte un autre chemin, contourne l’obstacle, à ses risques et périls. Quitte à y laisser sa vie. Quitte, parfois, à ce que sa famille ne puisse même pas récupérer son corps.
Tant pis !
Car, là-bas, à la maison, il y a des bouches à nourrir, des engagements à respecter et des dépenses à assumer. Il faut sortir, travailler, circuler, chercher de quoi vivre. Même lorsque partir signifie s’exposer à ne jamais revenir. Quitte à y laisser sa peau, rester à la maison n’est définitivement pas une option.
Le plus indignant réside peut-être précisément dans cette passivité collective, dans cette capacité presque infinie à absorber les chocs et à poursuivre notre chemin. Notre résilience déguisée. Car à force de célébrer notre aptitude à survivre à tout, ne risquons-nous pas de transformer la résilience en résignation ? À force de contourner l’inacceptable pour continuer à vivre un soi-disant acceptable déjà très inacceptable, ne finissons-nous pas par lui accorder une forme de normalité ?
C’est peut-être là que se situe le véritable danger. Lorsque l’exceptionnel devient quotidien, lorsque l’horreur cesse de surprendre et lorsque l’indignation elle-même s’épuise, une société risque progressivement de perdre les repères moraux qui lui permettaient encore de distinguer ce qui pouvait être toléré de ce qui ne devait jamais l’être.
Est-ce vraiment ce peuple qui a jadis marqué l’Histoire ?
Sommes-nous réellement les descendants de celles et ceux qui, en 1803, ont défié et vaincu l’armée française pour faire émerger, au prix d’immenses sacrifices, la première République noire indépendante ?
Si cet héritage signifie encore quelque chose, la question n’est peut-être plus seulement de savoir jusqu’où nous sommes capables de résister aux épreuves, mais jusqu’où nous sommes disposés à accepter l’inacceptable au nom de cette foutue résistance.
Qu’avons-nous fait de notre conscience ?
La Rédaction






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